"De l'air, de l'air,

Poursuivons la transhumance "

Kenneth White

 

 

 

 

 

 

 

Vendredi 31 octobre 2014 – Bangkok


Nous voici donc de retour dans cette Thaïlande à laquelle nous nous sommes attachés. Ce n’est jamais que la sixième fois en huit ans que nous y venons et nous avons envie de revisiter tous les lieux que nous aimons. Ce fut l’émotion forte dès les premiers pas sur le sol thaï, dès le premier bonjour - Savadika…a- lancé par la première hôtesse au sol. Partout des employés pour guider, aider l’étranger qui débarque. Je regardais toutes ces jeunes femmes, silhouettes menues, denses chevelures brunes et grands sourires. Même le douanier souriait. Bagages récupérés à l’aéroport nous étions quelque peu inquiets de savoir comment rallier le centre ville avec nos vélos. C’était oublier comme tout est organisé dans ce pays. Il suffisait d’aller au guichet des taxis, d’en demander un assez grand pour y mettre nos volumineux bagages pour voir un monospace s’avancer immédiatement pour un prix raisonnable. Et nous roulions sur une six voies dans une voiture confortable et climatisée, thermomètre extérieur affichant 35°. Parmi les gigantesques panneaux publicitaires qui jalonnent cette voie express, l’un d’eux annonce : « it is wrong to use Buddha for decoration or tatoos ». une assiette de riz et nous nous écroulions sous le ventilateur de notre chambre tandis qu’un violent orage se déchaînait, rafraîchissant la température.


Nous restions trois jours entiers à Bangkok, le temps de digérer le décalage horaire et climatique et d’obtenir nos visas pour le Cambodge. Nous ne vous dirons rien du Wat Pho ni du palais royal que nous ne revisitions pas. Mais nous retournions dès le matin dans le square du fort, au bord du fleuve. Les bateaux-taxis sifflaient leurs départs et arrivées, les péniches et leurs remorqueurs descendaient vers l’estuaire, les oiseaux chantaient thaï, les Thaï faisaient leur promenade… Un homme déposait des boulettes de riz aux creux des branches en offrande aux oiseaux. Deux femmes mangeaient, assises en tailleur sur une bâche. Leur Tshirt rose étaient en harmonie avec les fleurs des bougainvillées. Les gardiens du parc buvaient leur café frappé dans leur guitoune. « No smoking, no alcool ». Ils sont là pour rappeler à l’ordre les touristes qui ne savent pas lire. Un homme lavait son polo sur ce qu’on appellerait les gats en Inde, mais qui ne sont pas si gâtés que là-bas.

Dans les avenues, tout au long des trottoirs, c’est le règne de la tambouille : friture, soupes, brochettes de poulet, riz, légumes sautés, et puis des jus d’orange frais, des mangues, des ananas, des petites bananes dont nous allons recommencer la cure. Dans le petit temple du quartier, c ‘était jour de grand nettoyage. De jeunes bonzes, fluets dans leur robe orange, passaient l’aspirateur, astiquaient des ustensiles et chahutaient un peu sur les bancs de moquette rouge. Des femmes dans la cour passaient le balai sur la façade, lavaient à grande eau savonneuse des ventilateurs démontés, confectionnaient des bouquets de fleurs, tout cela en riant et bavardant. Que de sourires dans ce pays, et pourtant… Cette femme qui se tient les reins à la fin d’une journée passée à faire de la cuisine sur le trottoir en plein vacarme de circulation, c’est encore en souriant qu’elle s’adresse au client ou parle avec sa voisine. Les sourires s’entrecroisent comme si le Thaï avait décidé de faire échec à la morosité.

Nous marchions le long des klongs ou canaux. Ce ne sont pas des bidonvilles mais c’est bien de guingois tout de même ces quartiers. L’étroit couloir piéton qui longe les canaux est envahi de tables, de machines à laver, de linge qui sèche, de cages à oiseaux et de plantes en pots, d'étals de poissons et viandes. Car faute de place à l’intérieur la vie se répand dehors. Pour nous permettre de continuer notre promenade  un homme se lève de table où il déjeunait, une femme pousse son petit fourneau de terre sur lequel elle faisait griller des poivrons. On baisse la tête pour ne pas accrocher les culottes mises à sécher. On pense être entrer chez quequ’un mais avec un sourire on vous fait signe de passer. Parfois, arrivé en cul de sac, il faut bien prendre une venelle sur le côté qui vous perd dans un dédale de ruelles villageoises avec ses mini-épiceries, mini-restaurants (deux tables, un wok), débits de boissons (une glacière contenant quelques coca ou soda). Et personne ne regarde de travers le touriste égaré. Et des habitations partent des buses vers le canal où se déversent les eaux usées. C’est plutôt glauque et puant ce que remuent les bateaux taxis sur leur passage à vitesse trop rapide. Des immeubles de béton émergent au-dessus de ces quartiers de maisons basses et parfois aussi les toits pointus et l’étage supérieur d’une belle demeure de bois rénovée, repeinte de couleurs fraîches.

Autour du  temple Suthat, où nous allions admirer les fresques, des ateliers fabriquent des bouddhas de toutes tailles en ciment, en métal. Bien dorés ils attendent ensuite l'acheteur, emballés de plastique transparent. Un peu plus loin c’est un alignement de boutiques et ateliers de décorations, épaulettes, trophées, plaques, casquettes à galons. Puis ce sont des étals de tenues de policiers et militaires, du képi aux chaussures. Curieusement s’intercalent des magasins d’instruments de musique si bien qu’on peut acheter en même temps sa flûte de Pan et son gilet pare-balles.


Cet environnement asiatique sera le nôtre pendant plusieurs mois à nouveau. Au programme : Le Cambodge, le Sud Vietnam puis retour sans doute par le Laos vers la Thaïlande avant de descendre vers la Malaisie, Sumatra, Java, Bali… Enfin, ça c’est le projet mais vous nous connaissez assez pour savoir qu’ il peut changer selon notre humeur.


Ce vendredi nous venons d’arriver à Ayuthaya, toujours dans la même maison d’hôtes depuis huit ans, et y reprenons nos habitudes pour quelques jours. Et nous allons encore dessiner les mêmes temples…


Une visiteuse aux yeux bleus dans notre salle de bains

 

 

Mercredi 5 novembre 

Le voyage commençait enfin en enfourchant les vélos sous un ciel bien gris qui venait de lâcher une petite averse. Ces nuages étaient finalement les bienvenus, nous cachant des ardeurs du soleil sur ces routes sans ombrages. Direction NE, par des vicinales en très bon état qui longeaient et enjambaient les canaux dans une région marécageuse habitée de cigognes et autres échassiers. Nous n’aurions jamais trouvé cet itinéraire sans le GPS. Nous traversions de nombreux villages signalés de loin par les toits dorés des temples. En Argentine c’était les antennes satellites qui annonçaient les agglomérations. Les habitants de ces villages travaillaient apparemment à la culture du riz. Nous vîmes à plusieurs reprises des hommes pêcher au filet dans les cours d’eau. Et puis il y eut des viviers et devant les habitations de gros poissons étêtés et éventrés, mis à sécher que nous retrouvions en vente un peu plus loin ,fumés. Les gens que nous croisions nous lançaient des « Hello…o ! » chantants auxquels nous faisions écho.

Dany voulait revenir à Lopburi. Moi, pas vraiment. J’avais un mauvais souvenir de cette « paisible petite ville »(sic le Lonely Planet) dans laquelle nous avions vécu une nuit de vacarme infernal lors de notre premier voyage en Thaïlande en 2007. Enfin, peut-être n’avions nous pas eu de chance… Nous y arrivions cette fois sur le coup de midi, dans une circulation terrible. Il fallut visiter quatre hôtels avant de trouver une chambre étouffante avec toilettes à l’étage inférieur. Car c’était « Full Moon Party » le soir ! Les singes, sacrés dans cette ville et pullulants comme des rats, cavalaient sur les câbles électriques, sur les voitures, sur les rebords des fenêtres et les toits. A 14 h nous déjeunions enfin au son des orchestres d’une parade de gens déguisés en soldats du Roi Naraï, contemporain de Louis XIV, ou en jeunes princesses montées sur des chars de fleurs.  Nous nous réfugions dans l’enceinte du palais en ruines du roi Naraï, loin des singes, et je me disais que décidément, je n’aimais pas Lopburi.

Finalement la nuit fut très calme, la Full Moon Party se passant à l’extérieur de la ville.

Cinquante kilomètres de six voies à vive circulation, mais heureusement avec une bande pour les deux roues pratiquement tout du long. Ce sera notre lot pendant trois jours. On se serait cru sur une autoroute française un jour de départ en vacances. A l'ombre d'un autopont un flic nous offre une bouteille d'eau glacée. Sympas les flics thaïs !

Des avenues larges à la chinoise traversent la plupart des agglomérations, un talus ou un muret central empêchant toute possibilité de changer de sens sans emprunter les rares, très rares passages aménagés. Quant aux piétons, il faut qu’ils soient fous ou inconscients pour traverser vue l’importance et la vitesse du trafic. Pas de clous, peu de feux rouges ou de passerelles. Ce sont de véritables murs qui coupent les villes en deux. La circulation automobile nous parait bien plus importante que lors de notre précédent voyage à vélo, voici trois ans. 

Arrêt vers 10 h du matin pour admirer la beauté d’un temple sur le bord de la route  et  manger une soupe de nouilles. Ce sera d’ailleurs une journée nouilles puisque nous en remangerons dans une sauce épaisse et gluante le midi (pas mauvais) et sautées le soir (Pad Thaï délicieuses). 

 De notre chambre avec ventilateur au huitième étage, la moins chère de ce grand hôtel chinois, ouverte sur l’artère principale de Saraburi, nous arrivait le vacarme des oiseaux perchés sur les fils électriques  rivalisant avec le roulement de la circulation. Sur les bords de la rivière se pressait dès 18 h une foule de gens venus déposer sur l’eau des motifs floraux éclairés d'une bougie. Toute la ville allait venir déposer son offrande qui partira au fil du courant. Certains envoyaient aussi des lanternes dans le ciel et cela faisait autant de lumières qui s’élevaient très haut vers la pleine lune. L’ambiance était bon enfant et très calme. La pleine lune de début novembre est l’occasion de grandes fêtes dans tout le pays. Elle marque la fin de la saison des pluies. Il y a de la musique, des concerts, des défilés, des manifestations sportives dans chaque ville. A Saraburi on élisait la Miss de l’année et les prétendantes, habillées de la robe traditionnelle très moulante et scintillante de perles, étaient alignées sur une estrade. Aux alentours la foule se pressait devant les stands de friandises – saucisses sucrées, petits pâtés surprises enveloppés dans une feuille de bananier, vers, crickets, blattes et autres insectes amuse-gueule. En guise de concert nocturne nous n’eûmes que les mobs de tous les jeunes des alentours qui tournèrent en vrombissant le plus possible dans la ville toute la nuit, comme une troupe de chats en chaleur derrière une minette. Ils ne durent pas faire encore assez de tapages pour mettre fin à la mousson car le lendemain après – midi  il tombait des cordes

Peu après Sikhiu nous faisions un écart d’une quinzaine de kilomètres pour aller voir un bouddha couché. Pas le temps de se poser la question « tu crois que c’est par-là ? » au niveau de la gare de Sung Noen qu’un jeune en mobylette nous demandait où nous allions et nous faisait signe de le suivre. Sept kilomètres plus loin il stoppait dans l’enceinte d’un temple. C’est là. Il n’attendit pas de pourboire et s’en retourna aussitôt. Sans doute simplement n’avait-il rien d’autre à faire. Le Bouddha, qui daterait du VIIIème siècle, est très beau, sculpté à même la pierre et non recouvert de stuc comme la plupart du temps. Les balafres occasionnées par le temps et les intempéries lui ont buriné le visage mais son sourire n’en est que plus doux. Un couple mettait un cierge et faisait une prière pour 20 B. Nous glissions notre billet dans le tronc.

Retournant vers la petite ville de Sung Noen, trois poulets écartelés grillant sur un BBQ et deux tables devant un garage nous arrêtèrent. Poulet – sticky rice : c’était exactement ce qu’il nous fallait. Le couple travaillait ensemble, au bord de cette petite route où l’on aurait pu croire que personne ne s’arrêterait, tandis que leur pick-up tout neuf était rangé dans le garage. Alors ? Pauvre ? Pas pauvre ? Endetté ? Et je me souvins de cet homme qui descendit de son superbe 4X4 flambant neuf et partit avec son panier plein de galettes de riz pour les vendre au coin de la rue. Avait-il payé son 4X4 avec ses galettes ?

De nouveau près de la gare je demandai s’il y avait un hôtel dans le coin à un boutiquier. Il enfourcha son vélo et nous pilota jusqu’à la sortie de la ville en nous faisant comprendre qu’il y en avait un à droite et un à gauche, au choix, puis s’en retourna. Pas le temps d’hésiter, ce fut le facteur sur sa mob qui prit le relais pour nous conduire au plus près, à un kilomètre de là. Il était gentil le facteur, parlait quelques mots d’anglais, mais j’ai cru qu’il allait nous border. Nous étions en quelque sorte sa propriété. A 7 h le lendemain matin, comme nous sortions de l’hôtel, il nous attendait pour nous ouvrir la route avec sa mobylette sur une dizaine de kilomètres. Il annonçait fièrement à chacune de ses connaissances qu’il accompagnait des Français qui allaient à Phimaï à vélo. Plus loin ne l’intéressait pas. Ce n’était plus sur son territoire. Sur un vélo couché c’est un troupeau de mobs que nous aurions eu en escorte.

 

 Une envie de coca réveillée par la bonne grosse chaleur me fit piler devant une gargote au milieu de nulle part. Pepsi sur glace, et c’était reparti pour les derniers quinze kilomètres jusqu’à  Phimaï. Nous avions l’intention de rester deux ou trois jours à nous reposer ici, après ces six étapes qui nous avaient fait lever chaque matin avant 6 h, histoire de démarrer avant que le soleil ne cogne trop.

Le temple Khmer de Phimai (XI-XIIIème siècle) était une bonne introduction à notre prochaine visite d’Angkor. Au temps du Royaume Khmer une route descendait tout droit vers Angkor, de temple en temple comme autant de relais. Dommage qu’elle n’existe plus, nous l’aurions volontiers suivi.

Le banian géant de Phimaï a tellement étendu ses branches et développé des racines et des lianes pour les soutenir qu'il ombrage une superficie d'un hectare. On peut déambuler sous sa ramure par des allées aménagées sur le sol marécageux. Il est bien sûr sacré et son tronc principal est entouré de rubans colorés et de guirlandes de fleurs. Les hommes d'entretien se prosternent et font leurs offrandes avant de planter de nouveaux renforts de béton dans le sol. Deux autels sont installés à cet effet, dotés de gros coffres forts comme il se doit, et surtout envahis d'une foule de poupées, girafes, zèbres et éléphants miniatures en bois et plastique.

Nous évitions la grande route et passions  par des vicinales en ripio ou terre battue à travers des villages rizicoles. Devant les maisons et sur les terrains de sport  le paddy était mis à sécher. Sur la grande route l'une des quatre voies était même par endroit totalement squattée par la récolte. Les gros râteaux de bois y avaient dessiné des  spirales rappelant les jardins zens japonais.  Cette région pauvre de l'Isan est mitoyenne du Laos. Nous retrouvions le rythme lent des laotiens et déjeunions d'une soupe de nouilles au son d'une chanson entendue dès qu'on approche du Laos depuis 2007. Elle est vraiment très longue cette chanson, un vrai roman, qui dure... le temps de manger une soupe de nouilles gluantes avec les  baguettes.

Avant d'arriver à Nang Rong, nous achetions des bananes sur le bord de la route. Des nuages avaient beau s'accumuler nous étions flapis de chaleur. Il était près de 14 h. La vendeuse de fruits, nous voyant boire l'eau chaude de nos bidons, décalotta deux petites noix de coco, y planta une paille et nous les offrit. Oh ! Délice qui évapore toute envie de coca.

A l’écart de la route, six coquets bungalows de bois bien équipés avec terrasses nous arrêtèrent vendredi midi et nous y sommes toujours. Excepté deux jeunes chinoises, nous étions le premier soir les seuls clients de l’établissement et un grand silence régnait. Nous nous endormions au son des grillons.

L’une des Chinoises est venue nous parler. Elle enseigne le Chinois dans le lycée de ce coin de campagne depuis le mois de juin. « Et ça va ? » lui demandai-je. Ca n’allait pas trop mal mais elle était désolée du manque de sérieux des élèves, de l’absence de coopération avec leurs professeurs et du manque de considération qu’ils leur portent. En Chine c’est plus sérieux et à Bangkok ce serait différent. Vu le barouf que nous entendons en passant devant les écoles, ça m’étonnerait qu’on y apprenne grand chose en effet. Enfin notre jeune Chinoise prenait cela comme une expérience « mais qui ne devait pas durer trop longtemps »(sic). Je tâchais de la consoler en lui disant que les étudiants français n’étaient pas sérieux non plus et n’avaient aucun respect pour leurs profs.

Le temple de  Muang Tam est situé à une quinzaine de kilomètres de notre logement. Nous connaissions déjà ce temple construit au début du XIème siècle, mais  étions heureux de revoir ce bâtiment de pierres rose et ocres,  entouré de ses quatre bassins aux lotus. Ce petit bijou ressemble plus à un palais qu’à un temple tant les lignes en sont gracieuses. Un parc ombragé de beaux arbres l’entoure et se termine, de l’autre côté de la route, par un grand bassin de 500 m x 1 km censé représenter la mer.

Le temple de Phanon Rong, du XIIIème siècle, a été construit à partir de cette même pierre aux teintes si douces au sommet d’un volcan de 300 m de haut et domine toute la plaine. De là haut on peut voir jusqu’aux montagnes qui font frontière avec le Cambodge. C’est également un lieu magique qui nous retint plusieurs heures.

Le Cambodge, nous y serons dans deux ou trois jours. A suivre...

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